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ENQUÊTE SANOFI: Les Français face à la douleur « silencieuse »

COVID-19 ET PATIENTS SILENCIEUX

Quels sont les types de douleur le plus souvent en cause ?
D’après l’enquête Ipsos, les plus courantes ont été les douleurs articulaires dont celles du rachis (maux de dos/lombalgies) (32 %), les douleurs musculaires (31 %), les douleurs cou-épaule (26 %) et celles liées à l’arthrose (20 %). Mais ont été aussi largement rapportés les maux de tête (céphalées : 31 %, migraines : 19 %) et les maux de ventre (12 %).

Ces douleurs ont pu être temporaires dans des contextes où habituellement aucune douleur n’est ressentie, ou alors des crises douloureuses épisodiques (migraines, par exemple). Il y a également eu des majorations de douleurs chroniques habituelles (rachialgies, fibromyalgies…) chez des patients pour lesquels le contrôle des symptômes était déjà complexe et qui, dans ce contexte, est devenu quasiment impossible.
Quel impact sur le moral des patients ? Existe-t-il un cercle vicieux ?
Le premier impact important est l’atteinte thymique, sur le moral. 39 % des Français concernés par les douleurs chroniques l’ont ressenti. Parmi ceux-ci, 17 % ont jugé que l’impact des douleurs sur le moral était beaucoup plus important et 22 % un peu plus important. À noter que l’isolement social, parfois même sa majoration, a eu une influence négative sur le moral.

Et comme nous le connaissons bien, il y a un réel cercle vicieux lorsque le moral s’altère, les douleurs se majorent, entretenant le syndrome douloureux.
Quels sont les autres impacts sur leur quotidien ?
La diminution des activités physiques, nécessaires et indispensables pour la gestion d’un bon nombre de douleurs, a été observée. De fait, l’intensité douloureuse a souvent été plus intense.

Nous insistons souvent sur l’importance de prendre du temps pour soi, avoir des loisirs, de se détendre, de sortir et partager des moments avec des amis, la famille, en respectant bien sûr les gestes barrières indispensables. Durant ce confinement et de façon significative depuis sa levée, ces moments se sont réduits et nous faisons face à des situations de stress et de mal-être.

La proximité dans les foyers a parfois été difficile, créant en plus des situations conflictuelles, ne permettant pas la bonne gestion des douleurs.
Y a-t-il un profil type de « patients silencieux » ?
Il n’est pas simple de dresser le portrait de ces patients. En consultation, nous avons parfois été surpris de revoir des patients chez qui, a priori, nous aurions pu attendre une décompensation de leur moral et de leur stress déjà fragiles et donc des douleurs. Or, l’isolement a parfois été rassurant, créant comme un cocon. Chez d’autres, plutôt stabilisés sur le plan thymique et des douleurs, cela a été l’inverse.

Au final, il y a autant de contextes, de situations différentes qu’il y a de patients !
Pourquoi les patients renoncent-ils à une consultation ou taisent-ils leurs douleurs ?
Comme nous l’évoquions précédemment, la peur d’être en contact avec d’autres personnes (le soignant lui-même ou dans la salle d’attente avec les autres patients), donc la peur du virus, pousse certains à éviter les lieux de soins. On peut également citer la peur de déranger les professionnels de santé, pensant que leur état ne nécessite pas de « faire perdre du temps à leurs soignants habituels ».

De même, certains jugent qu’il y a « pire qu’eux » ; ils minimisent leur état en se comparant aux patients atteints de COVID-19, surtout dans leurs formes graves et suspendent donc leur suivi.
En tant que professionnel de santé, comment pouvez-vous détecter ces patients silencieux ?
Les détecter, c’est les écouter, c’est leur donner la parole. S’ils n’osent pas exprimer leur ressenti, on peut leur poser les questions franchement, sur la gestion de leur quotidien durant l’épidémie, pendant le confinement.
C’est notre quotidien depuis la reprise des consultations.

Enquête Ipsos 2020. Interrogation par Internet via l’Access Panel Online d’Ipsos d’un échantillon : 1 000 Français obtenu selon la méthode des quotas appliquée aux variables de sexe, d’âge, de profession, de catégorie d’agglomération, de région, réalisée du 26 au 28 mai 2020.
Un récent sondage a montré que 74 % des personnes interrogées ont souffert d’au moins une douleur pendant le confinement, mais qu’elles n’en ont pas toutes parlé. Quelles sont les raisons qui peuvent être évoquées ?
Effectivement, une étude menée après la période de déconfinement au mois de mai de cette année, sur 1 000 Français interrogés, 74 % présentaient des plaintes douloureuses avec des douleurs aiguës ou des douleurs chroniques, puisqu’environ 3 personnes sur 10 avaient des douleurs qui duraient dans le temps. Parmi ces patients douloureux, 80 % n’ont pas exprimé des douleurs, n’ont pas contacté leurs soignants qu’ils soient médecins, infirmiers, kinésithérapeutes ou autres.

Vous me posiez la question des raisons pour lesquelles les patients étaient restés silencieux. Cette étude a retrouvé 48 % de patients qui ont tout simplement respecté les règles de confinement. 43 % des patients ont eu peur de rentrer en contact avec d’autres personnes et donc de rentrer en contact avec le virus, et ont ainsi évité d’attraper la COVID-19. Et, depuis la reprise des consultations, les patients que je peux rencontrer expriment aussi beaucoup d’isolement pendant la période de confinement et une peur à la reprise de la vie qui n’a pas retrouvé un cours normal avec des craintes de consulter, mais aussi avec comme un sentiment de honte ou en tout cas de ne pas exprimer leur douleur car ils jugeaient qu’elle n’était pas à la hauteur du phénomène actuel épidémique de la COVID-19.
Le contexte sanitaire de la COVID-19 est-il à l’origine de ce mutisme autour de la douleur ?
Les douleurs silencieuses sont un phénomène qui est déjà connu, on en a déjà parlé et, malheureusement, la crise sanitaire, l’épidémie de COVID-19, a accentué ces phénomènes. Durant la période de confinement, il y a eu un repli sur soi de nombreux patients, une distanciation physique obligatoire et ensuite une distanciation sociale avec rupture des contacts avec les professionnels de santé, mais aussi l’environnement social du quotidien familial, professionnel qui a accentué le fait de garder pour soi toutes les plaintes douloureuses et toutes les conséquences du quotidien.
Pour ces patients que l’on qualifiera de « patients silencieux », quels sont les risques ou conséquences ?
Les risques pour les patients douloureux déjà chroniques sont la majoration de l’isolement social, la majoration de tout le cercle vicieux de la douleur chronique avec, bien sûr, des plaintes douloureuses plus intenses, un moral qui s’altère, une difficulté relationnelle avec les autres et des problématiques aussi d’emploi.

Pour les patients qui ont présenté des douleurs aiguës, leur non prise en charge correcte liée au mutisme et à l’isolement peut faire le lit de la douleur chronique. On a donc un risque de voir un nombre de patients douloureux chroniques augmenter, peut-être du fait de la plainte non exprimée et du silence de ce type de patients.

Ce contexte très particulier d’épidémie de COVID-19 et de confinement a fait qu’il y a eu une rupture de prise en charge, une rupture dans les consultations, même si les téléconsultations étaient assez rapidement remises en place et on va observer probablement sur le moyen terme et le long terme, les conséquences de toute cette crise sanitaire sur cette population de patients douloureux.
Comment aider et encourager ces patients à parler de leurs douleurs à un professionnel de santé ?
Je pense que c’est à nous, professionnels de santé, de passer le message et d’aller vers les patients douloureux qui n’ont pas exprimé leur douleur pendant toute cette période. Il faut aussi les rassurer sur les conditions d’accueil au cabinet médical, le cabinet de l’infirmière, de l’infirmier, du kiné, l’accueil dans les officines ou l’accueil tout simplement à l’hôpital avec des règles sanitaires tout à fait respectées. On a également des outils modernes à notre disposition pour leur permettre d’organiser des téléconsultations. On a vu aussi que les échanges d’emails étaient parfois intéressants pour répondre à certaines questions à un temps donné. Enfin, je pense qu’il est indispensable de rompre cet isolement qui s’est créé au fur et à mesure avec le confinement et les conditions du déconfinement.

Enquête Ipsos 2020. Interrogation par Internet via l’Access Panel Online d’Ipsos d’un échantillon de 1 000 Français obtenu selon la méthode des quotas appliquée aux variables de sexe, d’âge, de profession, de catégorie d’agglomération, de région, réalisée du 26 au 28 mai 2020.